16.11.05
tête à tête

(phacochères du Cap -Phacochoerus aethiopicus , Pan Etosha, Namibie, le 12 août 03)
"Entrée dans le petit salon, elle se dirigea vers la glace pour n'être plus seule. Oui, ce soir déjà, et tous les autres soirs il y aurait un demain avec lui. Devant la glace, elle fit une révérence à cette belle du seigneur, puis essaya des mines pour voir comment elle lui était apparue à la fin de cette nuit, imagina une fois de plus qu'elle était lui la regardant, fit l'implorante, puis tendit ses lèvres, s'en félicita. Pas mal, pas mal du tout." (...)
(Belle du Seigneur, Albert Cohen, Gallimard, 1968, pp.376)
14.11.05
étale

(marismas de Donana, vers Séville, Andalousie, Espagne, le 30 déc. 03)
Etre moral, c’est avant tout être lucide. Il y a une immoralité inconsciente due à l’habitude d’isoler et de hiérarchiser les problèmes qui pèsent sur notre devenir. Depuis trop longtemps les lumières font défaut aux hommes, plus que leur bonne volonté peut-être. Les vastes matins sur les deltas du monde ont pourtant de quoi éclairer l’idée selon laquelle les enjeux écologiques ne sont plus discernables de nos perspectives économiques et sociales, tout comme le ciel et l’eau se confondent.
12.11.05
moteur à déjection

(bousier - Geotrupes stercorarius, Bois des Rollands, Varacieux, Isère, le 11 nov. 05)
Chiez, déféquez, fientez, il en restera toujours quelque chose. Ce que l'homme cherche à enfouir ou à dissimuler, la nature le fait ressurgir, tôt ou tard. Et de quelle manière souvent ! Bien avant nous, des créatures ont inventé le recyclage. La technique du bousier est garantie sans dioxine. Le coléoptère est un artiste, un sculpteur d’autant plus émérite qu’il travaille son matériau sans conscience officiellement reconnue, accordant au déchet ultime la forme parfaite de l’astre.
[merveille d’ingéniosité, la terminaison dentelée du front de l’insecte sert à découper les tranches de merde et les éclats de bois qui constitueront ses réserves pour l'hiver. Le bousier géotrupe ne pousse pas ses boules mais les enterre.]
09.11.05
l'impossible quadrature des villes

(Grenoble, Isère, le 3 nov. 05)
De l'avis des chroniqueurs entendus ici et là, c'est la croissance économique et elle seule qui permettra de résoudre les problèmes de nos banlieues. A les entendre pleurer l’enfant perdu (son prénom c’est PIB, si des fois elle traîne dans votre allée…), la croissance est plus précieuse que la prunelle de leurs yeux. D’ailleurs, ils ont bien voulu sacrifier leur vue pour continuer à la défendre, cette croissance, sur l’autel d’un mystérieux courant de pensée qui prévaut depuis le milieu du 18e siècle. Je les entends déjà dire à leurs rejetons : « Si tu ne manges pas ton produit intérieur brut au petit-déjeuner, y’aura baston à la récré ». Mais enfin, peut-on légitimement voir en la croissance la panacée de tous nos maux quand le désastre actuel est aussi le produit des croissances passées ? Cette accumulation prodigieuse des richesses durant les décennies qui ont suivi la guerre, qu’en avons-nous fait ? Je ne suis pas un prosélyte de la décroissance non plus, mais il faudrait peut-être revoir les conditions de création et de répartition des richesses avant de se laisser étourdir par la machine à produire.
Cette croissance rabâchée par les uns ne vaut que la dénonciation de « l’ultra-libéralisme » des autres, dernier cache-misère de la pensée de la gauche française. Quant à échafauder une pensée hors des ornières maintes fois creusées, j’ai beau jongler moi-même dans tous les sens avec les paramètres de richesse, prévention, répression, intégration, éducation, culture, religion, association, parentalité et autres concepts plus ou moins érigés en slogans, aucune thèse valable ne sort de mon petit couvre-chef. Il manque quelque chose comme "souveraineté de l'Etat", "crédibilité politique" pour lier tout ça. Et je ne suis pas plus satisfait des idées semées chez les éditorialistes ni auprès de pourtant doués vaticinateurs. Nos consciences appréhendent mal le malaise parce que les outils d’analyse sont aiguisés par nos valeurs bourgeoises, pas à la pierre des cités. Que savons-nous réellement des motifs des casseurs? Je m’en remets humblement au constat. Pour avoir souvent suivi l’action des socioprofessionnels à Grenoble, je connais leur implication sur le terrain, leur énergie à remailler par le dialogue et l’initiative le tissu des quartiers. Tant d’efforts ruinés (même si la ville a su éviter les débordements d’autres communes de même taille) par ce qui restera comme la douloureuse impression d'un travail de colmatage.
Cette déraison urbaine est une sorte d’anti-matière pour le penseur (je ne parle pas du politique, qui continue, pauvre de lui, d’agiter ses armes idéologiques en plastoc au-dessus des flammes). Elle renvoie au trou noir de la désespérance collective. Le feu des banlieues éclaire l’ineptie d’une organisation sociale qui fabrique du creux, du vide et du vent, isole les consciences et démobilise. Au moins nul ne peut désormais nier que notre système sociétal français, l’un des plus chers au monde, s’est crashé dans un mur qu’il a lui-même érigé, un mur magmatique de pauvreté spirituelle, de détresse humaine et de gâchis environnemental. Tout est dans tout. Regardez comme la planète se réchauffe. Et sentez comme nos villes puent le cramé.
07.11.05
topographie de l'automne

(Bois Vert, Theys, Isère, le 5 nov.05)
Ces paysages explorent ma mémoire. Là, au fond à gauche, ma mère cueillait des pommes. « Oh, personne ne les ramasse ! », s’excusait-elle en remplissant son grand panier d'osier. Au centre, sous le bouquet de frênes jaunis, des morilles jaillissaient de l’humus luisant de mai, grosses et bosselées comme le poing. A droite, dans la haute forêt qui monte à l'assaut des trompettes-de-la-mort, mon frère s’était mis un jour à hurler de douleur. Une guêpe s'était coincée derrière l'oreille pour lui planter son dard. Moi je crois que j’avais un peu peur de traverser le champ, à cause des vaches.
Maintenant le ciel s’effondre. Un chant : le torrent au fond du vallon. Invisible torrent qui roule et coule un chant de mort. Une odeur de champignons pourris, parfums entêtants d'herbe détrempée. La solitude, le temps qui passe, toutes ces choses dégorgent sous mes pas. On parlerait même de pesanteur enfouie, de bonheur perdu à l'invitation d'un geai qui glisse entre deux arbres. Et ces pentes que mes yeux d'adulte découvrent profondes et sillonnées comme une vieille femme, sa peau tavelée d'automne. Montagne qui pique les sens et fait tomber la pluie, montagne qui sème la neige, gonfle les vents, crie au loup et gardera mes souvenirs.
05.11.05
trotte-menu

(courvite isabelle - Cursorius cursor, vers Ouarzazate, Maroc, le 13 avr.05)
Oiseau des sables et des steppes, le courvite isabelle a la couleur de son biotope. Son nom en dit long sur ses performances de sprinter et réussir à l’approcher tient autant de la patience que de la génuflexion. Le courvite isabelle est l’une des rares espèces aviaires en voie d’expansion, en raison de la progression de son habitat en Afrique. Autrefois accidentelles, ses apparitions en France, principalement dans le Narbonnais et en plaine de Crau, sont devenues occasionnelles notamment à la faveur des coups de sirocco. L'oiseau serait sur le point de s’établir dans le sud-est de l’Espagne : rien ne sert de voler, il faut courir à point...
04.11.05
plagiaire

(playa del Silencio, Cudillero, Oviedo, Espagne, le 13 août 02)
Le bateau-taxi accosta. Un jeune couple grimpa à bord et je reconnus la fille presque aussitôt. Nous avions fréquenté les mêmes bancs de fac durant une année ou deux, sans jamais vraiment nous parler. C’était une grande et belle fille un peu sauvageonne, qui séchait volontiers les cours quand elle ne débarquait pas dans l’amphi avec vingt minutes de retard. Myriam peut-être, ou Valérie. Je lui trouvais un charme mystérieux, une désinvolture un peu surjouée, comme une actrice qu’elle avait peut-être rêvé de devenir. Aux fréquentes froissures sous ses yeux le matin, aux coussins gercés de ses lèvres, je m’étais habitué à lui prêter des nuits agitées. C’est sûr, elle devait vivre des histoires d’amour passionnées, de préférence avec des hommes plus âgés qu’elle, peut-être des directeurs de communication ou bien des journalistes. J’aimais les blousons de cuir râpé qu’elle portait, j’aimais ses jeans et ses bottes noires qui forçaient son air rebelle et frondeur. Et je la retrouvais ici, à douze mille kilomètres de Grenoble, en pleine mer de Chine. Comme le monde est petit ! Petit, le monde et cruel, le temps. La fille que j’étais en train de dévisager depuis quelques secondes sur ce bateau perdu avait vingt ans à peine. Et voilà presque autant d’années que je n’avais plus revu ma secrète étudiante.
01.11.05
forge de vulcain

(potentille sp, Col de Fraisse, Treffort, Isère, le 22 oct. 05)
Je croyais à quelque chose d’immense et d’infini, à quelque chose de comparable aux yeux bleu et or d’Hélène. Mais la vie se plante en nous, on ne sait trop comment. L’écharde minuscule n’est pas la terre australe qu’on avait cartographiée dans la magie de l’aube. Une vie s’insinue et se propage, sans contour et à notre corps défendant. Un jour le bonheur se fait beau, une autre fois il se fait la belle. Et passent les jours au praxinoscope, dans l’ombre et la lumière, dans l’ombre de la lumière, dans l’ombre de l’ombre. Et les ombres s’entassent, mouillées de vieux songes, comme feuilles au jardin. Un soir de fatigue on se souvient. Pour retrouver le printemps dans sa plénitude et sa fragilité, il faut peut-être commencer par en faire le deuil, sans espoir de retour. Rassembler ses automnes en épis broussailleux, faire gicler les gerbes sous le nœud de lin, verser dedans ses larmes brûlantes et regarder monter les flammes. C’est dans les mouvements tremblants du feu, sous sa langue elliptique et ses assauts imprévisibles que surgit alors un sentiment inespéré. Celui d’une vie libre, jubilatoire, fière. Vivante.
31.10.05
clou

(Col des Fraisses, Treffort, Isère, le 22 oct. 05)
C’est souvent quand sa vie ne le vaut pas qu’on s'en fait un spectacle.
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Rien à voir avec cette note : je me suis fait profiler par Olivier Gochet la semaine dernière. Une heure et demie d'interview pour un résultat en trois dimensions, lisible à partir de ce lundi 31 octobre 17h30. Nous n'avons pas parlé de Nicolas Sarkozy et Anne Fulda et encore moins de Valerie Plame. Quoique...
27.10.05
oronge au désespoir

(amanite des Césars, dite oronge, Amanita caesarea, Upie, Drôme, le 21 sept.03)
L’automne brille de feux tardifs et ses bois en prennent ombrage. Ces généreux soleils que nous avions cueillis entre les gouttes d’orage les autres années, le tarissement des saisons semble les avoir éteints. L’oronge, champignon royal des collines méridionales, n’a pas poussé. Sa chair croquante au léger goût de noix verte, éblouissante crue sous un rai d’huile d’olive, restera cette fois un souvenir. L’oronge se plaît pourtant les années chaudes mais 2005 l'est plus que de raison. Un automne calciné après les soifs âcres de juin et de juillet a malmené le cuivre des landes et lessivé les châtaigneraies. Nos paniers ramèneront l’espoir doré d’années plus conciliantes, mais on dirait bien que celles sans oronges nous font vieillir un peu plus vite.






