01.02.06
le chant des sans-partis

(shama dayal - Copsychus saularis , The Gap, Malaisie, le 6 août 05)
Finalement les hommes se sont rapprochés des oiseaux. Ils chantent sans intention artistique, sans souci d'inventer ou d'exprimer. Pies, perruches, dindons : les croupiers de la variété française s’observent et s’imitent ad libidum. Posture simiesque, vocalises superposables au demi-soupir près. Ils se jouent de la musique, ne jouant que d’une technique, celle qui leur permet de pousser la note juste. Pardon : de parodier la note juste. Pour la chair, le contenu émotionnel, vous repasserez. La victoire de la forme dans une quiche sans fond.
« Aller plus haut, aller plus haut et croire encore à l’aveniiiiir ». Il n’y a pas de vraie culture sans effort. Pas d’héritage sans expression, pas de progrès sans dépassement. La musique vendue aujourd’hui (à l’inverse de celle qui s’achète) conforte les huîtres, sa mollesse flatte nos lipides et les refrains rabâchent un néant prédigéré. Les vieux chanteurs font du jeunisme alité et inversement. Si les disques de Julie Zenatti reflètent la vie, c’est que vous êtes morts.
L’artiste était jadis annoncé comme le prophète d’une société à venir. C’était un homme, une femme d’audace, de courage, d’amour et de sang. Plus rien de tout cela dans nos chansons. Il n’y a plus d’histoire musicale, comme il n’y a plus d’aventure politique dans notre pays depuis vingt-cinq ans.
[son plumage ne se rapporte pas exactement à son ramage : le shama dayal possède l'un des plus jolis chants au monde. L'oiseau est très recherché par les éleveurs pour les concours de chants à travers l'Asie.]
17.01.06
napalm sur les consciences

(rainette de Rosenberg - hyla rosenbergi, Marino Ballena, Costa Rica, le 11 août 04)
Cette rainette géante d’Amérique centrale aura peut-être disparu de la surface du globe d’ici 20 ans, comme un tiers des espèces d’amphibiens. La cause de ce massacre gigantesque, le plus important et le plus rapide depuis les dinosaures, n’est pas seulement l’activité humaine. C’est aussi la pensée de l’homme, ou du moins de certains, qui dévaste le monde à grande échelle. Le journaliste Pierre Kohler avait déjà publié un livre douteux il y a quelques années, L’Imposture Verte, qui s'acharnait contre toutes les grandes causes environnementales. Voilà que le scénariste de Jurassic Park (les dinosaures…) Michael Crichton s’engage à son tour dans la voie du révisionnisme écologique. Son roman Etat d’Urgence vient d’atterrir dans les librairies françaises. La thèse sous-jacente : le réchauffement de la planète est un mythe. Selon lui, les ordinateurs des scientifiques ne sont pas assez puissants pour conclure à la responsabilité humaine dans un dérèglement climatique qui resterait d’ailleurs à démontrer. Pour bâtir son projet, l’auteur est parti faire les poubelles d’obscurs laboratoires. Il a fini par y dénicher des études qui tendent à rejeter l’idée largement admise de l’affolement programmé des thermomètres. A travers une histoire sensationnaliste abondamment annotée, Michael Crichton voudrait nous convaincre du mensonge des climatologues, cautionnant in fine le refus de George Bush d’appliquer les accords de Kyoto. Il appâte le gogo européen en étalant fièrement ses chiffres de vente outre-atlantique : déjà 1,5 million d’exemplaires écoulés dans le pays le plus pollueur de la planète (bientôt rattrapé par la Chine dans cette course sinistre).
Toutes les sensibilités sont dans la nature. Il est permis de douter de tout - y compris de la manière dont les médias traitent l'environnement. L’interrogation est souvent preuve de sagesse, et parfois source de progrès. Mais jouer la carte d'une dédramatisation outrancière sur des sujets aussi graves (le péril du monde) relève d’une provocation d’autant plus funeste qu’elle va permettre à un homme de s’en mettre plein les fouilles au moment où les populations indigènes d’Afrique orientale souffrent et meurent d’une sécheresse sans précédent. Surtout, instiller le trouble et la méfiance à si grande échelle risque de démobiliser les masses alors que la Terre a besoin d’un sursaut fondamental des consciences pour être sauvée des mille maux qui la rongent. Il n’est d’ailleurs nul besoin de héler les scientifiques ou de lancer des ordinateurs à l’assaut de modélisations byzantines. Le problème se constate sur le terrain. Il suffit de prendre la peine de regarder la Nature pour déplorer que, sous nos latitudes, les champignons ne poussent plus en automne ou que les mares restent à sec au printemps. Réchauffement climatique ou pas, d’origine humaine ou cyclique, peu importe : la vie s'érode et se meurt, partout, et cryogénisé dans son jacuzzi doré, Michael Crichton ne risque pas de le voir.
09.01.06
solitude à deux

(vers Er-Rachidia, Maroc, le 12 avr. 05)
« On n’aime plus personne, dès qu’on aime. » (Marcel Proust)
02.12.05
d'ailleurs il n'y avait personne

(Confolens-le-bas, le Périer, Isère, le 20 nov. 05)
A leur façon de se regrouper, on voyait bien que les maisons sentaient le froid venir. C’était deux jours avant les premières neiges, juste au passage du soleil à la nuit. Maintenant, cette image est un souvenir. Le hameau s’agrippe toujours à la pente, mais c’est la glace qui le fixe à elle. Sans clocher pour entendre le temps, les hommes qui restent là n’ont plus d’âge. Leurs lèvres givrent. Ils n’arrivent pas à se parler alors ils chuintent, boivent pour chuinter encore. Un enfant malade ? Non, c’est le vent qui gémit plus fort qu’eux. On dirait qu’ils attendent depuis toujours, mais on ne sait pas trop quoi. Ils attendent ou ils sont morts. Ce qui est un peu la même chose.
12.11.05
moteur à déjection

(bousier - Geotrupes stercorarius, Bois des Rollands, Varacieux, Isère, le 11 nov. 05)
Chiez, déféquez, fientez, il en restera toujours quelque chose. Ce que l'homme cherche à enfouir ou à dissimuler, la nature le fait ressurgir, tôt ou tard. Et de quelle manière souvent ! Bien avant nous, des créatures ont inventé le recyclage. La technique du bousier est garantie sans dioxine. Le coléoptère est un artiste, un sculpteur d’autant plus émérite qu’il travaille son matériau sans conscience officiellement reconnue, accordant au déchet ultime la forme parfaite de l’astre.
[merveille d’ingéniosité, la terminaison dentelée du front de l’insecte sert à découper les tranches de merde et les éclats de bois qui constitueront ses réserves pour l'hiver. Le bousier géotrupe ne pousse pas ses boules mais les enterre.]
23.10.05
l'arbre qui cache la montagne

(Les Galovières, Monestier-de-Clermont, Isère, le 22 oct.05)
Hier, l’automne donnait quelques coups d’aile à flanc de montagne. Hésitation du baromètre, mercure malingre. Quelques arbres plantés au vent se retrouvaient déjà dévêtus. On eût dit qu’abandonné ici à son silence géologique, le monde pulsait un sang noir par ses veines tordues.
20.10.05
il y a du monde au balcon (5)
Vous pouvez retrouver la série complète des photos de cette séquence dans l'album du monde au balcon.
14.10.05
voyageurs d'espérance

(sur le fleuve Selangor, vers Batang Berjungai, Malaisie, le 30 juil.05)
Sur le revers de la lumière, frôlant mica, l'encre s'étale. L'ombre clapotée invente une sérénade, ode au ballet des lucioles sous le ciel usé. Une rame tremblée, comme un jour ancien qui dérive dans le courant pâteux des siècles. N'avons-nous pas toujours été là... La puissante haleine de l'eau gisante trouble l'effort, noie le souvenir. Et là un banc mou de boue pour attendre, apprendre la patience. Sur le fleuve paresseux, en un songe égaré, l'éternité vogue à ses refrains.
20.09.05
la mélancolie du crapaud

(crapaud masqué - Bufo melanostictus, Kuala Selangor, Selangor, Malaisie, le 29 juil.05)
Nos sociétés s’effarouchent au seuil de forêts trop profondes et dans les herbes trop hautes, de la même manière qu’elles se détournent de la rugosité des êtres. Elles voudraient nier l’obscurité (on a planté de nouveaux lampadaires le long de ma rue), refuser les jungles comme les passions inextricables, retenir les jaillissements des corps, prévenir l’errance du désir, n’envisager que le quantifiable, le décodé et le lisible. Il ne saurait y avoir de joies angoissantes ni d’animalité assumée autrement que par la compulsion d’achat. Il n’est plus de temps ni de valeur à accorder à l’ombrage et à la mémoire, à l’émerveillement ou à la mélancolie. Notre soif d’apprendre est vendue en faim de reconnaître : surtout ne pas aller au-delà de l’immédiateté rabâchée. On se rassure, on se berce, on s’endort. Et l’édredon de certitudes fait un linceul à nos rêves. Sait-on qu’une société sans rêve est une société qui meurt. Et que seul l’inconnaissable nous donne une idée de l’amour…
11.09.05
quadrillés

(photos France et Malaisie 2003 - 2005)
Idée fixe, hantise, manie. Lieux communs. Idéologie de la rectitude? Culte du rangement?
(L'écologie et l'humanisme sont indissociables, au sens où l'horreur que l'homme inflige à lui-même renvoie indéfectiblement à l'horreur qu'il imprime sur la Nature. Corollaire : on n'améliorera pas durablement le sort de l'humanité sans veiller en même temps à épargner l'environnement)








