02.02.06
de rien

(travail sur photo prise à Vif, Isère, le 16 juil. 05)
Elle s’est levée, a enveloppé sa dignité dans une vieille chemise à moi qui traînait et s’est dirigée vers la pile de disques. Les premières notes de A Night In Tunisia s’égrenaient bientôt dans la pénombre. D’un geste machinal, elle a allumé une cigarette et s'est avancée vers la fenêtre. Je ressentais encore la pression de ses lèvres en la regardant fumer. Les volutes jouaient avec les mélopées de la musique. A mon tour je suis sorti du lit. Je me suis rapproché d’elle, j’ai regardé par-dessus son épaule. Les néons bleus du salon de coiffure d’en face clignotaient sous la pluie fine. Les trottoirs mouillés jetaient des reflets partout. J’avais envie de la caresser encore, au moins la frôler. Il ne fallait pas. Nous étions convenus de ne rien prolonger après cette nuit. Ne plus rien dire, ne rien faire qui ressemble à une sorte d’attachement. « Il pleut encore », ai-je juste lancé. « Eh oui », fit-elle après quelques secondes interminables. Je me suis recouché, j’ai replongé dans l'odeur des draps. Je l’ai vue tirer une dernière fois sur sa Winston. Un trou rouge dans le noir zébré de bleu, c’était joli. J’ai cru l’entendre soupirer quand elle est partie s’enfermer dans la salle de bains. Mais c’était peut-être le souffle du saxophone. L’eau a coulé un peu, je me suis laissé aller à la musique. J'ai essayé de ne plus penser à rien.
- J’ai pendu ta chemise vers la baignoire.
- D’accord.
- J’y vais. Merci.
Je me suis empressé d’un de rien, surjoué, maladroit. Un claquement mou de la porte fut son seul écho.
25.01.06
rapatriement salutaire

(vers Solitaire, Namibie, le 1er août 03)
Le ciel d'Afrique, à la fin du jour, ressemble au passé. Un passé qui me demande si j'ai vu ce qu'il m'empêche de voir.
Sous les strates mémorielles, dans l'attente d'étoilements : ce continent a ouvert ma nostalgie en deux comme un abricot. J’ai gratté là des souvenirs impossibles, jusqu’aux blanchissements de la toile, jusqu’à l’usure des images. Le sentiment du berceau, je ne l’ai retrouvé nulle part ailleurs qu’en ces soirs encensés, sous mes pas lestés de sable, au-dessus de mes mains trop petites pour porter le silence. De terre, de lait, d’épices, partout cette odeur entêtée me rapprochait du sein maternel et fauve.
Je voudrais que l’Afrique soit mon tombeau, comme un retour aux sources. Le dernier cri comme une première empreinte.
(Juste après cette photo, presque à mes pieds, une mangouste frétillante a joué l’ultime sursaut de l’enfance.)
04.01.06
surplomb

(Cala Montgo, L'Escala, Espagne, le 1er janv. 06)
Scansion obsessionnelle de la mer à la terre, pour lui rappeler sa gloire. Il n’y a pas de mélancolie sous les falaises, pas d’élégie. Juste l’interrogation violente et résolue des vagues, comme la contorsion originale de la vie, écumeuse épopée battue d’odeurs contre le socle provisoire et déjà pourrissant de nos courses.
11.12.05
tempus fugit

(Domène, Isère, le 29 nov. 05)
Courir après l'amour. Pendre leurs jambes à son cou.
Après l'amour, courir. Prendre ses jambes à son cou.
30.11.05
marque-page

(Col des Fraisses, Treffort, Isère, le 22 oct.05)
Souvenons-nous des étoiles quand les fleurs périront. Et rappelons-nous qu'après la vie, nous n'aurons plus d'encre pour l'écrire.
22.11.05
ligature

(Les Granges du Replat, Theys, Isère, le 5 nov. 05)
C'était bien avant les mimosas et les citrons, après le ressassement des feuilles tombées. Aux confins du gris et du gris, quand le vent s'étale. Le bouvreuil pleurait sa trompette cassée. Et les ruisseaux se retenaient. "Ca sent la neige", soupirait ma grand-mère, ses cheveux de fumée. Un coeur captif de son sang givré, c'est beau à dire, c'est à mourir en vérité. On n'est jamais trop pressé quand on aime : les pierres s'en souviennent maintenant.
01.11.05
forge de vulcain

(potentille sp, Col de Fraisse, Treffort, Isère, le 22 oct. 05)
Je croyais à quelque chose d’immense et d’infini, à quelque chose de comparable aux yeux bleu et or d’Hélène. Mais la vie se plante en nous, on ne sait trop comment. L’écharde minuscule n’est pas la terre australe qu’on avait cartographiée dans la magie de l’aube. Une vie s’insinue et se propage, sans contour et à notre corps défendant. Un jour le bonheur se fait beau, une autre fois il se fait la belle. Et passent les jours au praxinoscope, dans l’ombre et la lumière, dans l’ombre de la lumière, dans l’ombre de l’ombre. Et les ombres s’entassent, mouillées de vieux songes, comme feuilles au jardin. Un soir de fatigue on se souvient. Pour retrouver le printemps dans sa plénitude et sa fragilité, il faut peut-être commencer par en faire le deuil, sans espoir de retour. Rassembler ses automnes en épis broussailleux, faire gicler les gerbes sous le nœud de lin, verser dedans ses larmes brûlantes et regarder monter les flammes. C’est dans les mouvements tremblants du feu, sous sa langue elliptique et ses assauts imprévisibles que surgit alors un sentiment inespéré. Celui d’une vie libre, jubilatoire, fière. Vivante.
17.10.05
définition du chagrin

(Meylan, Isère, le 17 oct. 05)
La trace d'un envol mais sans les oiseaux, le bruit de l'eau mais sans bruit. Le goût de sa bouche, juste en souvenir.
10.10.05
original origami

(forêt des Ramiettes, Theys, Isère, le 8 oct. 05)
Tu disais : "La beauté ne partage pas les eaux de la vie et de la mort. Elle est leur ligne d'horizon : la limite qui ouvre sur l'infini".
Sur le cadran de la forêt, les aiguilles des conifères n’ont pas l’air de bouger. Arbres sans âge, lenteur de la sève. La forêt offre un jardin pour le ciel, hersé par la pointe immobile du temps. Il me semble qu’ici, l’espace est resté le même, l’espace du matin, intime et gonflé. Je parcours cette pente boisée depuis plus de trente ans, le souffle égal. Trente ans? Non : toujours. Je marche, la forêt me traverse. J’y reviendrai.
02.10.05
chant de contre-pente

(dune Elim, Sesriem, Namibie, le 30 juil.03)
Le désert n’est pas le vide, le désert n'est pas la mort. C’est un musicien qui consigne les moindres remuements de l’existence en un ordonnancement harmonieux. Loin d’être immuable, il capte au contraire la texture de l’instant, roule entre ses doigts la fragilité du monde et restitue au vent sa longue plainte. Le souffle du ciel est son orchestre, le sable est son pupitre. Et les notes de sa partition sont nos pas, lourds et éphémères, jetés sans cesse dans le désarroi souverain.




