avant la lettre

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30.01.06

la grande peur dans la montagne

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(Prélenfrey-du-Gua, Isère, le 13 mars 05)

Je croisais souvent l’alpiniste chamoniard Jean-Christophe Lafaille. Contraste étonnant de sa silhouette frêle et de son humilité avec sa détermination farouche. L’agence de communication où je m’occupais de la rédaction avait créé son site Internet et nous avions aussi en charge son contenu. En mai 2000, lors de son ascension du Manaslu, au Népal, nous le retrouvions tous les deux jours par satellite. Expérience captivante. La question que tout le monde se pose me taraudait. Et c’est parce qu’elle est si banale que je n’ai jamais osé lui demander pourquoi cette course vers l’ultime. Les passions de l’extrême et du combat sur soi ne s’expliquent pas, sans doute, sans fondements psychanalytiques inutiles à développer ici. Toutes mes pensées à son épouse Katia et à leurs trois enfants.

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28.01.06

le dormeur du bal

indien
(Little India, Kuala Lumpur, Malaisie, le 21 août 05)

C’était après les dévastations. Aux siècles de bruit et de colère avait succédé l’apaisement. Les hommes étaient descendus de leurs machines, les cœurs avaient rouvert boutique. On avait rendu les butins des pillages et de partout montait le chant du pardon. Du nord au sud, il coulait du soleil pour tout le monde, les papillons refleurissaient au pré et les enfants lâchés dans les rues fondaient en bandes joyeuses sur l’avenir. La veille encore, les parents avaient prié pour qu’ils dorment au moins une nuit en paix. L’hiver grattait derrière la porte, c’était encore janvier, toujours janvier, sa solitude harcelante, sa désolation vide et blanche. Blanche jusqu’à l’amnésie. J’avais moi-même oublié la douceur du corps de mon aimée, l’évasement de ses hanches, anses où jadis mouillèrent tous ces rêves.

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23.01.06

on efface tout et on recommence

neige
(le Manival, Saint-Ismier, Isère, le 6 fév. 03)

De la blancheur vient le secret.
Sous un ciel de nuit, pas de profondeur, pas d’aventure ni de surprise. Mais que perce et coule au long des pentes la lumière : la vie se compose et s’anime, la goutte se réjouit et le chant des pierres au moins se rêve.

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13.01.06

la sagesse des larves

chenille
(chenille inconnue, parc national de Carara, Tarcoles, Costa Rica, le 5 août 04)

L’actif fait des projets précis pour un avenir sans cesse repoussé, l’inactif poursuit des vieux rêves inaccessibles. Et personne ne semble vouloir regarder le fini du présent, cette minuscule tache bleue sur la peau de l’histoire. Prendre la mesure de la quête, s’en remettre à la visibilité immédiate des choses et de nos gestes : là seul réside l’immense promesse de l’envol de l'âme.

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02.01.06

nous vêlons

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(Parc naturel des Aiguamolls de l'Emporda, Castello d'Empuries, Espagne, le 31 déc. 05)

Comme décembre allait de mal en pis, janvier nous fera boire du petit lait. Meilleurs veaux.

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19.12.05

sel de saturne

sousbois
(vers Freydières, Revel, Isère, le 26 nov. 05)

Des sauvages saveurs me reviennent dans les lueurs malades de l’hiver. Une piscine, un bout de mer, des pins, des fougères. Ma salive monte comme une marée qui cherche la grève. Elle a le goût du large. Il en faut, des fagots d’amours froides, pour réchauffer la chair étale des jours. Ma lèvre se souvient de quelques mots des romans qu’elle écrivait sur leurs peaux et j’entends encore les flots voraces qui nous emportaient, les cheveux, des chevaux, l’écheveau des ruades. Et ce sommeil qui nous prenait après l’aube, les corps foudroyés en plein vol ! Ce soir des nénuphars pliés comme des prières flottent sur le lit et le givre colle au palais. Le feu ne prendra pas. Des écumes de neige fleurissent à mes cils. Je vais vieillir sans chagrin.

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12.12.05

éburnéen

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(zèbres de Burchell, oryx gemsboks, springboks et gnous bleus, Pan Etosha, Namibie, le 11 août 03)

Il n’y a pas de matin ici, pas de midi ni de soir. Juste le soleil, à peine écorné par des nuits brutales et brèves. Ici, c’est la brûlure qui règne, la morsure immense et blanche d’un ciel sans merci ni partage. Dans ce désert de sel, la soif mine le sol et cimente la vie. Marcher plus loin, c’est marcher pour rien, c’est avancer dans le vide, un effort de trop. Alors on se rassemble, on prend l’ombre de son voisin, on bave avec lenteur les uns sur les autres. Attendre, c’est tout ce qui reste à faire, attendre d’un pesant repos l’ondulation d’un nuage, l’ébréchure du vent. Et croiser dans les yeux languissants l’espoir de ne pas s’effacer complètement.

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03.12.05

nuits d'encre

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(au-dessus du Périer, Isère, le 20 nov. 05)

En plus de trente ans d’efforts, les Nits auront réussi à inventer leur propre légende. On sait avec ce dix-neuvième album (Les Nuits, chez Sony BMG/Atmosphériques) qu’ils s’y tiendront jusqu’au bout, fût-ce pour un public restreint. L’iconoclaste précédent recueil, 1974, révélait le trio hollandais dans tous ses états et le malmenait parfois dans la sophistication électronique. Ils reviennent ici à la poésie fonctionnelle, au dépouillement stylé, à cette atmosphère d’un temps arrêté si typique de leur œuvre depuis la seconde moitié de leur carrière. Le risque que sous-tend ce genre d’attitude, c’est bien sûr la confidentialité. On se demande d’ailleurs si la mélancolie nue de la musique nitséenne n’est pas finalement le reflet permanent d’une déception personnelle après l’échec commercial d’un chef-d’œuvre foisonnant (Giant Normal Dwarf, en 1990, est un peu leur Sergent Pepper’s), qui aurait dû consacrer le groupe sur le plan international après quelques albums à fort potentiel (Adieu Sweet Bahnhof, In the Dutch Mountains). Aucune marque de renoncement n’est cependant à craindre. Sous un aspect parfois un peu austère visant l’épure, une révolution formelle gronde en quasi-permanence à l’intérieur de ces Nuits. La menace aigüe de The Rising Sun, chanté en falsetto sur des stridences saturées, et le bouleversant chaos de l’anti-matière de The Hole attestent d’une tension nouvelle. Et lorsque le groupe se réapproprie les ombres de Scott Walker sur The Eiffel Tower, il érige l’un des plus vertigineux monuments de son histoire. Un quatuor à cordes, présent sur la moitié de l’album, ne confine pas la musique des Nits à une douillette pop de chambre (comme l’était Wool en 2000), il l’aide au contraire à mettre en abîme ses noirceurs et ses failles. L’autre audace du disque tient dans le silence instillé, pesé et joué comme n’importe quel autre instrument. Par cet effet de babil mutique, différentes temporalités entrent en jeu à l’intérieur d’une même chanson. La variation des distances spatiales invite l’auditeur à se porter à une attitude autre que celle imposée par le format habituel de la variété et du rock. Les chansons les plus linéaires de l’album, The Keyshop et The Wind-Up Bird, touchent avec simplicité et évidence le territoire des Beatles (versant Lennon), quand elles ne lorgnent pas du côté des Balkans (The Red Dog, clin d’œil à Kusturica ?). Elles sont aussi la marque ancienne d’une idiosyncrasie mélodique reléguée au second plan au profit d’un travail de la matière sonore. Travail au sens pictural : les Nits ont développé un sens inouï de l’organisation sonore, un peu comme le cinéaste Kaurismaki met en scène d’ailleurs. Par un don de double vue, ces musiciens voient et font voir, conjointement sans les opposer, l’essentiel et le peu, l’un à travers l’autre. Les textes sont  à l’image des notes, frêles et elliptiques, mots en orbite autour de verbes rares, phrases jetées par devers soi comme des cailloux blancs à suivre au petit bonheur. Et quel bonheur ! La terrassante beauté de cet album tient autant à la finesse de ses compositions qu’à la mise en jeu de son instrumentation. Qu’elle isole une nouvelle fois les Nits d’une audience plus large ne ferait que confirmer la plus mystérieuse injustice de l’histoire de la pop.

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27.11.05

lustrage

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(Freydières, Revel, Isère, le 26 nov. 05)

Les branches de la forêt font des persiennes à mes vieilles amours. Le souvenir de leurs joies traîne et poudroie dans les poussières sépulcrales de l’hiver. On voudrait les voir grains de soleil neuf, mais c'est une lune ensevelie sous la molle épaisseur du silence qui les éclaire. Les amours parties ne chuchotent rien, elles piquent à peine mon visage de leur dard glacé. Elles dansent au devant des pas comme un pollen infécond. La fleur s’appelle le Temps et ses pétales s’effondrent en paillettes au moindre souffle : un strass évanescent qu’aucun costume n’a jamais pu retenir.

Posté par Richard G à 11:58 - blanc - Commentaires [15] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

14.11.05

étale

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(marismas de Donana, vers Séville, Andalousie, Espagne, le 30 déc. 03)

Etre moral, c’est avant tout être lucide. Il y a une immoralité inconsciente due à l’habitude d’isoler et de hiérarchiser les problèmes qui pèsent sur notre devenir. Depuis trop longtemps les lumières font défaut aux hommes, plus que leur bonne volonté peut-être. Les vastes matins sur les deltas du monde ont pourtant de quoi éclairer l’idée selon laquelle les enjeux écologiques ne sont plus discernables de nos perspectives économiques et sociales, tout comme le ciel et l’eau se confondent.

Posté par Richard G à 19:44 - blanc - Commentaires [8] - Rétroliens [0] - Permalien [#]



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