02.02.06
de rien

(travail sur photo prise à Vif, Isère, le 16 juil. 05)
Elle s’est levée, a enveloppé sa dignité dans une vieille chemise à moi qui traînait et s’est dirigée vers la pile de disques. Les premières notes de A Night In Tunisia s’égrenaient bientôt dans la pénombre. D’un geste machinal, elle a allumé une cigarette et s'est avancée vers la fenêtre. Je ressentais encore la pression de ses lèvres en la regardant fumer. Les volutes jouaient avec les mélopées de la musique. A mon tour je suis sorti du lit. Je me suis rapproché d’elle, j’ai regardé par-dessus son épaule. Les néons bleus du salon de coiffure d’en face clignotaient sous la pluie fine. Les trottoirs mouillés jetaient des reflets partout. J’avais envie de la caresser encore, au moins la frôler. Il ne fallait pas. Nous étions convenus de ne rien prolonger après cette nuit. Ne plus rien dire, ne rien faire qui ressemble à une sorte d’attachement. « Il pleut encore », ai-je juste lancé. « Eh oui », fit-elle après quelques secondes interminables. Je me suis recouché, j’ai replongé dans l'odeur des draps. Je l’ai vue tirer une dernière fois sur sa Winston. Un trou rouge dans le noir zébré de bleu, c’était joli. J’ai cru l’entendre soupirer quand elle est partie s’enfermer dans la salle de bains. Mais c’était peut-être le souffle du saxophone. L’eau a coulé un peu, je me suis laissé aller à la musique. J'ai essayé de ne plus penser à rien.
- J’ai pendu ta chemise vers la baignoire.
- D’accord.
- J’y vais. Merci.
Je me suis empressé d’un de rien, surjoué, maladroit. Un claquement mou de la porte fut son seul écho.
Commentaires
Eh, Fuligineuse, dis quand même que c'est d'Apollinaire, ce que tu cites... Bouh, la coquine !
Richard : "Nous ETIONS convenuS de ne rien prolonger après cette nuit." Pardon pour la remarque, c'est juste pour que ce soit mieux...
Apollinaire, encore :
Mais en vérité je l'attends
Avec mon coeur avec mon âme
Et sur le pont des Reviens-t-en
Si jamais revient cette femme
Je lui dirai je suis contentconvenir à/ convenir de
Jacques, quelques précisions parce que la question me turlupine. Je lis ceci page 227 dans le Grévisse :
"La règle traditionnelle est d'employer l'auxiliaire avoir pour convenir à (être approprié à), et l'auxiliaire être pour convenir de (tomber d'accord). Toutefois, cette distinction est arbitraire : l'usage moderne admet tout à fait couramment que convenir de se conjugue aussi avec l'auxiliaire avoir (citations de Montherlant et A.Chamson)."
Je lis la même chose dans le Dictionnaire des Difficultés de la Langue Française (Larousse), page 103 : "(...)Cette règle traditionnelle n'est pas toujours suivie et l'usage tend à employer avoir comme seul auxiliaire dans les deux cas."Eh oui, c'est toujours cette même histoire, celle de l'usage. Effectivement, l'usage s'éloigne de la règle. Mais le jour où l'usage sera : "Nous mangeons du pain de ne rien prolonger après cette nuit", accepteras-tu de dire que tu manges du pain ? Je caricature, évidemment. Mais entre la règle (laquelle est en général fondée et surtout porteuse de sens) et l'usage, que faut-il choisir ? Doit-on dire n'importe quoi si tout le monde dit n'importe quoi
Les linguistes, pour qui un fait de langue est un fait de langue, te diront que, si une majorité de locuteurs disent A, il faut entériner A, même si la règle dit B ou AAA. C'est ce qui m'éloignera toujours des linguistes, pour qui tout vaut tout, du moment que cela se dit partout.
Maintenant, se fier à la règle au rebours de l'usage, c'est aussi, je le reconnais, se cantonner dans une forme passée, oubliée, désuète, et figer la langue. C'est un risque non négligeable.
Comment trancher ? En cherchant, à mon avis, ce qui est le plus porteur de sens et, surtout, ce qui se rapproche le plus de la "justesse de l'énonciation" (Barthes). Car au vrai, que veux-tu dire ici ? Que la femme et le narrateur s'étaient mis d'accord pour "ne rien prolonger après cette nuit". Tu ne peux donc pas dire : "Nous nous AVIONS mis d'accord", ce que signifierait pourtant "avoir convenu". Tu dois donc dire : "Nous nous SOMMES mis d'accord", en employant "être convenus".L'amour par terre
Le vent de l'autre nuit a jeté bas l'Amour
Qui, dans le coin le plus mystérieux du parc,
Souriait en bandant malignement son arc,.
Et dont l'aspect nous fit tant songer tout un jour !
Le vent de l'autre nuit l'a jeté bas ! Le marbre
Au souffle du matin tournoie, épars. C'est triste
De voir le piédestal, où le nom de l'artiste
Se lit péniblement parmi l'ombre d'un arbre,
Oh ! c'est triste de voir debout le piédestal
Tout seul ! Et des pensers mélancoliques vont Et viennent dans mon rêve où le chagrin profond
Évoque un avenir solitaire et fatal.
Oh ! c'est triste ! - Et toi-même, n'est-ce pas ? es touchée
D'un si dolent tableau, bien que ton œil frivole
S'amuse au papillon de pourpre et d'or qui vole
Au-dessus des débris dont l'allée est jonchée.
Paul VerlaineL'anonyme, je le répète pour les lecteurs, c'est Pim's, http://atouthasard.canalblog.com (Pense à enlever ton apostrophe quand tu signes si tu veux passer à la télé !)
Phil, merci. Peut-être des résonances avec ton vécu aussi?
Chrysalide, tu me fais remarquer à point Verlaine manque à mes lectures. Merci.Texte très émouvant. Le saxophoniste : est-ce Dexter Gordon ? Ton texte est dextre et ne tranche pas le noeud gordien.
Bon ; j'arrête d'écrire n'impore quoi.
Pour ce qui est de l'explication de Jacques à propos de la linguistique (énonciative principalement, je pense),elle est en partie erronée : analyser un fait de langue consiste à comparer les différents énoncés possibles avec les énoncés impossibles (marqués d'un *) ou douteux (marqués d'un ?) afin de dresser une typologie. Cela n'empêche aucunement le recours au normatif, au contraire.Fuli, au risque de te décevoir, ma culture littéraire est abominable. C'est dit. Evidemment, je n'ai pas pensé aux pots de fleurs. Tiens, il faudrait que j'en parle à mon psy...
Guillaume, le disque en question était Art Blakey & The Jazz Messengers. Texte dextre, je retiens l'assonance.
Jacques, mais c'est* pourtant? évident !








C'est marrant comme j'ai déjà l'impression d'avoir vécu la même histoire que celle que tu racontes si bien.
Excellent.