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09.11.05

l'impossible quadrature des villes

tour
(Grenoble, Isère, le 3 nov. 05)

De l'avis des chroniqueurs entendus ici et là, c'est la croissance économique et elle seule qui permettra de résoudre les problèmes de nos banlieues. A les entendre pleurer l’enfant perdu (son prénom c’est PIB, si des fois elle traîne dans votre allée…), la croissance est plus précieuse que la prunelle de leurs yeux. D’ailleurs, ils ont bien voulu sacrifier leur vue pour continuer à la défendre, cette croissance, sur l’autel d’un mystérieux courant de pensée qui prévaut depuis le milieu du 18e siècle. Je les entends déjà dire à leurs rejetons : « Si tu ne manges pas ton produit intérieur brut au petit-déjeuner, y’aura baston à la récré ». Mais enfin, peut-on légitimement voir en la croissance la panacée de tous nos maux quand le désastre actuel est aussi le produit des croissances passées ? Cette accumulation prodigieuse des richesses durant les décennies qui ont suivi la guerre, qu’en avons-nous fait ? Je ne suis pas un prosélyte de la décroissance non plus, mais il faudrait peut-être revoir les conditions de création et de répartition des richesses avant de se laisser étourdir par la machine à produire.

Cette croissance rabâchée par les uns ne vaut que la dénonciation de « l’ultra-libéralisme » des autres, dernier cache-misère de la pensée de la gauche française. Quant à échafauder une pensée hors des ornières maintes fois creusées, j’ai beau jongler moi-même dans tous les sens avec les paramètres de richesse, prévention, répression, intégration, éducation, culture, religion, association, parentalité et autres concepts plus ou moins érigés en slogans, aucune thèse valable ne sort de mon petit couvre-chef. Il manque quelque chose comme "souveraineté de l'Etat", "crédibilité politique" pour lier tout ça. Et je ne suis pas plus satisfait des idées semées chez les éditorialistes ni auprès de pourtant doués vaticinateurs. Nos consciences appréhendent mal le malaise parce que les outils d’analyse sont aiguisés par nos valeurs bourgeoises, pas à la pierre des cités. Que savons-nous réellement des motifs des casseurs? Je m’en remets humblement au constat. Pour avoir souvent suivi l’action des socioprofessionnels à Grenoble, je connais leur implication sur le terrain, leur énergie à remailler par le dialogue et l’initiative le tissu des quartiers. Tant d’efforts ruinés (même si la ville a su éviter les débordements d’autres communes de même taille) par ce qui restera comme la douloureuse impression d'un travail de colmatage.

Cette déraison urbaine est une sorte d’anti-matière pour le penseur (je ne parle pas du politique, qui continue, pauvre de lui, d’agiter ses armes idéologiques en plastoc au-dessus des flammes). Elle renvoie au trou noir de la désespérance collective. Le feu des banlieues éclaire l’ineptie d’une organisation sociale qui fabrique du creux, du vide et du vent, isole les consciences et démobilise. Au moins nul ne peut désormais nier que notre système sociétal français, l’un des plus chers au monde, s’est crashé dans un mur qu’il a lui-même érigé, un mur magmatique de pauvreté spirituelle, de détresse humaine et de gâchis environnemental. Tout est dans tout. Regardez comme la planète se réchauffe. Et sentez comme nos villes puent le cramé.

Posté par Richard G le 09.11.05 - rouge - Commentaires [15] - Permalien [#]

Commentaires

    Ca, c'est peut etre ton meilleur texte l'ami.
    J'ai beau reflechir, je ne vois pas de solution non plus. J'ai le sentiment que les resultats de ces emeutes vont peser sur nous pendant longtemps, et plus lourdement encore sur ceux qui ont crame leur propre environnement et vont continuer a y vivre.
    Une fois encore, on constate que l'homme est la seule espece repertoriee qui detruit l'environnment dont il depend.

    Posté par , le 09.11.05 à 14:18
  • Pas mal, la chute...

    Posté par , le 09.11.05 à 14:21
  • Etrange cette photo avec toute cette symetrie. Juste qu'un côté est au soleil et l'autre à l'ombre ... comme tout le reste peut être.

    Posté par , le 09.11.05 à 20:43
  • !

    ...

    Posté par , le 09.11.05 à 20:45
  • j'aime cette lucidité...

    Posté par , le 09.11.05 à 21:22
  • L'enfant ingrat ?

    Peut être que finalement la plus grosse part des personnes qui contribuent à produire cette "richesse", a assez peu de retour de l' (ingrat) enfant perdu?

    En passant, j’apprécie particulièrement ton blog pour une multitude de choses dont sa richesse, l’expression artistique des photos et les échanges qui y ont lieu. J'aime!

    Posté par , le 09.11.05 à 23:13
  • tsss

    Eh ben dis donc, on est connecté! http://coeficiencenet.typepad.com/4foto/2005/11/outremont_by_th.html

    Posté par , le 10.11.05 à 03:10
  • j'aime beaucoup cette image, de même que j'aime la ville en général

    Posté par , le 10.11.05 à 08:50
  • Merci Manu, tu es le bienvenu ici. Effectivement, on peut aussi voir les choses comme cela (et on les voit trop peu ainsi d'ailleurs).

    Viviane, nous partageons donc la même lumière?

    Guess who : bien vu ! Encore une fois, le jeu d'ombre n'est apparu qu'au visionnage de la photo

    Pintel, le problème vient peut-être du fait que ceux qui nous gouvernent ont passé toute leur vie non pas à la vivre mais à échafauder un plan qui leur permet de se placer là où ils sont. D'où déconnexion totale du réel, et méconnaissance absolue de sa fragilité, de ses risques, de ses faiblesses, de ses contraintes etc.

    Jacques : chute du 28e et dernier étage, où habite d'ailleurs un ami...

    Jibé : ?

    Catherine, connexion pictographique n'est pas, j'espère, connivence des événements. Comment vont les banlieues au Canada d'ailleurs?

    Phil : tu es donc de Grenoble? Ou bien y es-tu passé?

    Posté par , le 10.11.05 à 13:57
  • Tout juste.

    Espérons que l'imagination des hommes saura trouver les réponses avant que le prix à payer ne soit trop lourd (ne l'est il pas déjà).

    Juste en passant, ton image me fait penser à cette photo d'Andreas Gursky : http://www.thecityreview.com/f01cpw2n.gif

    Une inspiration subliminale ?

    Posté par , le 10.11.05 à 15:32
  • je parlais de la ville, n'importe laquelle.
    Je me suis un peu perdu à Grenoble cet été, rien de sensationnel, et pas suffisamment pour en parler

    Posté par , le 10.11.05 à 17:13
  • Phil : je comprends et partage assez bien ton avis. C'est une ville qui met du temps pour se décider à charmer. Et les travaux actuels partout (et les bouchons associés) ne sont pas très engageants.

    LaVitaNuda : je ne connaissais pas ce photographe (je n'en connais d'ailleurs pas cinq), mais à mon avis on est un paquet à avoir pris des façades d'immeubles :p

    Posté par , le 10.11.05 à 23:32
  • tout d'accord avec toi en plus que tu le dis si bien ;

    je mettrais juste un petit bémol sur le côté strictement français de l'affaire, laquelle à mon avis vaut en fait pour toute la vieille Europe (et peut-être davantage). Il me semble en effet que c'est la maladresse (je dis ça pour rester correcte) ponctuelle de politiciens locaux qui a fait que c'est en France que ça a dégénéré mais qu'aucun de nos voisins pays n'est à l'abri de semblables colères collectives, violentes, incontrôlables et sans revendications structurées. Tous les pays et toutes les villes ont leurs périphéries souffrantes et prêtes à exploser. hélas.

    Posté par , le 12.11.05 à 23:18
  • gilda...rien qu'en Grande Bretagne il y a une 30 aine d'années.
    ce qui s'exprime là est bien le reflet pervers de ce que nous désirons qu'apporte notre société : toujours plus de richesses, de facilité, d'absence de concertation, de sensations plutôt que de réflexion.
    Toujours plus, donc...mais il y a un prix à payer : "ceux" qui ne peuvent accéder à cela, qui n'ont après tout rien, et surtout rien à perdre, nous montre l'extrémité à laquelle notre société faite d'immédiateté nous pousse : la violence, encore elle.
    Je ne me lancerais pas à faire une plaidorie larmoyante sur les causes sociales de ces émeutes, car elle n'a absolument pas sa place.
    Par contre, il y a une place pour chaque citoyen, dans notre pays, et notre société ressemble à un grand corps : il doit faire avec ses forces et ses faiblesses, mais ce n'est pas en se coupant un bras ou une jambe que l'on cessera d'être malade d'exister.

    Posté par , le 14.11.05 à 12:13
  • "Faire que notre société ressemble à un grand corps". Certes Démo, mais comment y arriver quand nos politiques lorgnent tous sur les prochaines échéances électorales, quand on a dilué le sens de l'amour de son pays, quand on se fait baiser par nos propres entreprises, quand les religions n'existent plus? Comment faire pour qu'un grand souffle (qui ne soit pas celui d'une bombe atomique) se propage au dedans de nous et à travers nous tous ensemble?

    Posté par , le 19.11.05 à 22:52

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